samedi, janvier 24, 2026
InternationalNational

Maroc : repenser la gestion de l’eau dans une crise mondiale

Le Maroc accueille un Congrès mondial de l’eau marqué par un virage historique. La géographe et agronome Imane Messaoudi-Mattei y analyse la crise hydrique globale et appelle à dépasser les réponses techniques pour instaurer une gouvernance territoriale, sociale et politique de l’eau.

Maroc : repenser la gestion de l’eau pour affronter une crise mondiale durable

À Marrakech, la 19ᵉ édition du Congrès mondial de l’eau a mis en lumière une réalité désormais impossible à ignorer : la planète traverse une crise hydrique profonde qui redéfinit les priorités des États. Pour la géographe et agronome Imane Messaoudi-Mattei, la réponse ne peut plus se limiter à la technique. Elle doit désormais intégrer les dynamiques sociales, territoriales et politiques qui conditionnent la résilience des pays, à commencer par le Maroc.

Un congrès sous tension : quand l’eau devient un enjeu global de résilience

La tenue du Congrès mondial de l’eau à Marrakech a rappelé l’urgence d’agir face à une sécheresse que les experts n’hésitent plus à qualifier de « pandémie durable ». Dans un entretien pour l’hebdomadaire Challenge, Imane Messaoudi-Mattei, chercheuse à l’Institut des Sciences de l’Environnement de l’Université de Genève et au Geneva Water Hub, décrit une rupture dans la manière de penser l’eau. Selon elle, la rencontre internationale ne s’est pas seulement transformée au fil du temps : elle a changé de nature, traduisant une évolution profonde de la perception de la crise hydrique.

Longtemps centrés sur la construction d’ouvrages, la modernisation des réseaux ou l’optimisation de l’irrigation, les débats mondiaux ont désormais adopté une vision plus large. Cette ouverture reflète une prise de conscience collective : l’eau n’est plus un simple enjeu technique, mais un facteur structurant de la stabilité sociale, économique et politique.

Fin de l’ère des solutions purement techniques

Une lecture plus complexe des systèmes hydriques

Pour la chercheuse, l’époque où l’on pensait résoudre la crise de l’eau par des infrastructures ou des dispositifs d’ingénierie doit être révolue. La rareté hydrique actuelle impose une compréhension beaucoup plus fine des pressions qui s’exercent sur les ressources. Les inégalités d’accès, la concurrence croissante entre les usages, la fragilité des nappes phréatiques ou encore les arbitrages entre agriculture, industrie et urbanisation occupent désormais le cœur des discussions.

Cette dimension élargie traduit aussi une évolution dans le degré de conscience des États. Certains ont déjà intégré la nécessité d’un changement profond, tandis que d’autres continuent de privilégier une réponse essentiellement technique — une stratégie insuffisante dans un contexte où les sécheresses extrêmes deviennent structurelles. Comme le rappelle Messaoudi-Mattei, « la gestion de l’eau n’est plus une affaire d’infrastructures seulement, mais une question de résilience, d’équité et parfois même de cohésion nationale ».

Le Maroc, laboratoire d’un changement de paradigme

Entre investissements massifs et vulnérabilités structurelles

Le Maroc illustre parfaitement cette transition. Confronté à l’une des sécheresses les plus sévères de son histoire récente, le pays a engagé des projets d’envergure : stations de dessalement de nouvelle génération, programmes de réutilisation des eaux usées, transferts interbassins… Des initiatives ambitieuses qui témoignent de la volonté de sécuriser durablement l’accès à l’eau potable dans un environnement climatique de plus en plus hostile.

Mais si ces projets constituent une réponse indispensable, ils ne suffisent pas à eux seuls. La crise la plus aiguë touche les territoires ruraux, où la surexploitation des nappes phréatiques menace directement les agricultures familiales. Le recours massif aux forages privés, souvent incontrôlés, illustre une fragilisation profonde du tissu socio-économique rural.

Selon Messaoudi-Mattei, le Maroc avance ainsi sur deux fronts. Le premier, visible, repose sur l’innovation technologique et les grands chantiers hydrauliques. Le second, plus discret mais déterminant, concerne la refonte des institutions, des règles d’usage, des mécanismes d’arbitrage et de la gouvernance territoriale de l’eau. C’est ce second pilier, souligne-t-elle, qui conditionnera réellement la durabilité des réponses mises en place.

Inclure les acteurs locaux : une urgence stratégique

Repenser la gouvernance à partir des territoires

La chercheuse rappelle que ceux qui vivent au quotidien les effets de la pénurie — notamment les petits et moyens agriculteurs — sont encore trop absents des décisions. Ils constituent pourtant l’un des maillons essentiels du système hydrique national. Une politique durable de gestion de l’eau implique non seulement leur participation, mais aussi leur reconnaissance comme acteurs stratégiques.

Messaoudi-Mattei appelle donc à une gouvernance plus inclusive, reposant sur le dialogue, la transparence et le partage des responsabilités. Selon elle, la gestion de la sécheresse ne peut plus être pensée exclusivement « d’en haut ». Elle doit s’appuyer sur un engagement réel des territoires, condition essentiel pour renforcer la résilience collective.

Inventer un futur hydrique partagé

La crise de l’eau qui s’installe dans la durée n’est pas qu’un défi écologique. Elle redessine les équilibres sociaux, économiques et territoriaux et interroge profondément les choix politiques. Le Maroc, en pleine mutation, avance entre innovation technologique et refonte de sa gouvernance. Mais pour que cette transformation soit durable, elle devra s’appuyer sur la participation active de ceux qui vivent la crise au quotidien.

Le débat hydrique ne fait que commencer, et les années à venir diront si les pays parviennent à dépasser les réponses ponctuelles pour construire une vision réellement partagée et résiliente de l’eau. Le chantier est immense, mais il ouvre aussi une opportunité unique : imaginer un futur où la ressource la plus essentielle du monde devient un vecteur de coopération plutôt qu’un facteur de tension.