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Safran : quand le Maroc renforce l’industrie française

L’internationalisation industrielle est souvent perçue comme une menace pour l’emploi et la production nationale. Pourtant, pour Safran, l’implantation de sites à l’étranger, et notamment au Maroc, a joué un rôle déterminant dans la préservation de son tissu industriel en France. C’est le message fort qu’a voulu faire passer Olivier Andriès, président-directeur général du groupe, en expliquant devant les sénateurs que la compétitivité mondiale passe aujourd’hui par une organisation industrielle intelligente, capable d’articuler production locale et déploiement international.

🏛️ Safran face au Sénat : défendre une stratégie industrielle globale

Lors de son audition devant la Commission des affaires économiques du Sénat, le 14 janvier dernier, Olivier Andriès a tenu à déconstruire une idée largement répandue dans le débat public : celle selon laquelle l’investissement industriel à l’étranger serait automatiquement synonyme de désindustrialisation de la France. Selon lui, cette vision est réductrice et ne correspond plus aux réalités de l’industrie mondiale, où la compétitivité repose sur des chaînes de valeur intégrées, réparties sur plusieurs territoires.

Le dirigeant de Safran a expliqué que l’implantation de sites industriels hors de France constitue souvent un levier stratégique pour préserver l’activité nationale. En diversifiant ses implantations, le groupe renforce sa capacité à répondre aux exigences de ses grands clients, tout en maintenant des emplois et des compétences de haute valeur ajoutée dans l’Hexagone. Loin d’affaiblir l’industrie française, cette organisation permettrait au contraire de consolider sa place dans un environnement concurrentiel extrêmement exigeant.

✈️ Le cas emblématique des nacelles de l’Airbus A320

Pour étayer son propos, Olivier Andriès est revenu sur un épisode décisif survenu en 2017 autour de la production des nacelles de l’Airbus A320, un programme stratégique et hautement rentable pour Safran. À cette période, Airbus envisageait sérieusement de réinternaliser cette activité, ce qui aurait représenté une menace directe pour le site industriel de Safran basé au Havre.

La problématique était claire : pour conserver ce contrat majeur et accompagner l’augmentation rapide des cadences de production exigée par l’avionneur européen, Safran devait impérativement réduire ses coûts tout en garantissant un haut niveau de qualité et de fiabilité industrielle. Sans adaptation rapide de son modèle économique, le risque de perdre ce marché était réel, avec à la clé une fragilisation du site normand et des centaines d’emplois potentiellement menacés.

Dans ce contexte, l’ouverture à l’international est apparue non pas comme une fuite de la production française, mais comme une condition de sa survie. L’enjeu était de préserver l’activité au Havre en lui donnant les moyens de rester compétitive face à une concurrence mondiale extrêmement agressive.

🌍 Casablanca, un pilier stratégique de la compétitivité de Safran

La réponse stratégique de Safran a été la création d’une usine jumelle à Casablanca, au Maroc. Doté d’équipements industriels de dernière génération, ce site a été conçu pour reproduire les standards de qualité et de performance du site français, tout en bénéficiant de coûts de production plus compétitifs, notamment sur le plan salarial.

Cette complémentarité entre les deux sites a permis d’optimiser l’ensemble de la chaîne industrielle. Une partie de l’assemblage a été confiée au site marocain, tandis que les opérations à plus forte valeur ajoutée sont restées concentrées en France. Cette organisation a donné à Safran la capacité de proposer à Airbus une offre économiquement plus attractive, répondant aux impératifs de compétitivité sans sacrifier l’ancrage industriel français.

Olivier Andriès l’a résumé avec une formule frappante devant les sénateurs : « Casablanca nous a permis de sauver Le Havre ». Une déclaration qui illustre parfaitement la philosophie du groupe, où l’investissement au Maroc n’est pas une alternative à l’industrie française, mais un instrument au service de sa pérennité.

🔗 Sécurisation de la chaîne logistique et résilience industrielle

Au-delà de la question des coûts, cette stratégie de double implantation répond également à un impératif de sécurité industrielle. En multipliant ses sites de production, Safran réduit sa dépendance à un seul territoire et limite les risques liés aux crises géopolitiques, aux tensions commerciales ou aux ruptures d’approvisionnement.

Dans un contexte mondial marqué par l’instabilité et la fragilité des chaînes logistiques, disposer de plusieurs pôles industriels capables de produire les mêmes composants constitue un avantage stratégique majeur. Cette redondance permet au groupe d’assurer une continuité de production, de respecter ses engagements contractuels et de préserver la confiance de ses grands donneurs d’ordres comme Airbus.

🇫🇷 Une vision renouvelée de l’industrie française

À travers cet exemple, le patron de Safran défend une conception moderne de la souveraineté industrielle française, fondée non sur le repli, mais sur l’intégration intelligente dans l’économie mondiale. Pour lui, maintenir une industrie forte en France suppose d’accepter une organisation productive internationale, capable d’optimiser les coûts, de sécuriser les approvisionnements et de renforcer la compétitivité globale du groupe.

Cette approche place le Maroc comme un partenaire industriel stratégique de la France, en particulier dans le secteur aéronautique, où le Royaume s’est progressivement imposé comme une plateforme crédible et performante. L’expérience de Safran montre ainsi que l’investissement industriel à l’étranger peut devenir un puissant levier de consolidation de l’emploi et du savoir-faire en France, à condition qu’il s’inscrive dans une logique de complémentarité et non de substitution.