samedi, février 7, 2026
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Algérie – Maroc : la paix armée aux portes de la confrontation

Une montée des tensions entre l’Algérie et le Maroc marquée par une course aux armements et un risque croissant d’escalade régionale

Voisins rivaux

L’Algérie et le Maroc, deux pays voisins liés par l’histoire mais séparés par de fortes tensions politiques, sont engagés dans une montée en puissance militaire inquiétante. Les relations diplomatiques ont été rompues par l’Algérie en 2021 et le conflit artificiel autour du Sahara dit occidental reste le principal foyer de discorde, chaque camp accusant l’autre de déstabiliser la région. Aucun dirigeant ne déclare vouloir la guerre, mais le niveau de préparation militaire et le ton des discours laissent penser qu’ils se préparent à un scénario extrême.

En novembre 2025, la spécialiste Intissar Fakir, chercheuse au Middle East Institute de Washington, mettait en garde en expliquant que, même si ni l’Algérie ni le Maroc n’affichent la volonté d’entrer en guerre (même si l’Algérie est ostensiblement belliqueuse), leurs choix militaires montrent qu’ils se préparent à un scénario de confrontation majeure. Le discours officiel reste celui de la paix, tandis que l’ampleur des dépenses, la nature des armements et les alliances nouées laissent penser que les deux capitales envisagent le « pire cas ».

Cette mise en garde est illustrée par la hausse spectaculaire des budgets, la modernisation des arsenaux et la structuration en blocs (Algérie–Russie d’un côté, Maroc–États-Unis–Israël de l’autre), qui relèvent d’une logique de préparation à un conflit de haute intensité, même s’il reste jugé improbable. Il y a un décalage entre la ligne officielleéviter la guerre ») et la dynamique réellese tenir prêts au pire »), ce qui alimente les inquiétudes des observateurs et des partenaires européens.

Explosion des budgets militaires

L’Algérie consacre une part très élevée de sa richesse nationale à la défense et a voté un budget dépassant les 40 milliards d’euros sur plusieurs années récentes, ce qui en fait, de loin, le premier investisseur militaire d’Afrique. Le Maroc, plus modeste en taille et en ressources, a néanmoins fait un saut rapide de ses dépenses, pour atteindre environ 20 milliards d’euros sur la même période, ce qui le place juste derrière l’Algérie à l’échelle du continent africain. Les deux pays figurent ainsi parmi les plus gros importateurs d’armes en Afrique entre 2020 et 2024, avec une progression corrélée à la dégradation de leurs relations politiques.

L’Algérie : moderniser une armée déjà puissante

L’Algérie part d’un niveau déjà élevé, avec une armée nombreuse, dotée d’un matériel surtout acheté en Russie hérité d’une coopération ancienne. Alger cherche désormais à moderniser en profondeur : aviation de chasse (Su-30, projets de Su-35 ou Su-57), systèmes de défense anti-aérienne performants (S-300, S-350, S-400), missiles balistiques de courte portée comme les Iskander-M, blindés et artillerie modernisés. L’objectif est de conserver une supériorité qualitative et quantitative face au Maroc, mais aussi de se préparer à d’éventuels scénarios régionaux plus larges.

Le Maroc : diversification et pari technologique

Le Maroc, de son côté, a choisi une autre stratégie : s’appuyer sur une grande diversité de fournisseurs, avec une place dominante pour les États-Unis, complétée par la France, la Turquie et Israël. Rabat mise sur des capacités de précision et de renseignement : systèmes d’artillerie Himars, hélicoptères d’attaque Apache, drones turcs Bayraktar Akinci, systèmes de défense aérienne israéliens Barak MX, obusiers Atmos, satellites d’observation et de renseignement Ofek, etc. Sans oublier l’usine de drones kamikazes israéliens au Maroc, symbole d’un partenariat militaro-industriel qui crispe fortement Alger.

Alliances extérieures et jeu des grandes puissances

Ces achats s’inscrivent dans un jeu d’alliances plus vaste : l’Algérie reste proche de la Russie et entretient des liens avec la Chine, tandis que le Maroc s’inscrit dans l’orbite des États-Unis et resserre ses relations avec Israël depuis la normalisation de 2020. Cette structuration en blocs, avec des fournisseurs et des doctrines d’emploi différents, renforce la méfiance réciproque et complique tout rapprochement politique. Les puissances extérieures profitent de ces tensions pour vendre des armements, tout en disant vouloir la stabilité de la région.

Rapport de force et risques d’escalade

Malgré les progrès rapides du Maroc, le rapport de force global reste favorable à l’Algérie du fait de son budget plus important, de ses effectifs et de la profondeur de son arsenal. Cependant, la montée en gamme des capacités marocaines, notamment en termes de précision et de renseignement, réduit l’écart dans plusieurs domaines sensibles (frappes à distance, drones, surveillance). Plusieurs experts cités soulignent que cette parité relative dans certains segments est typique des courses aux armements, où chaque progrès de l’un pousse l’autre à répondre, augmentant le risque d’erreur de calcul ou d’incident armé.

Tensions locales : Sahara marocain, frontières, incidents

Le Sahara marocain atlantique est au centre de la rivalité : Rabat considère ce territoire comme partie intégrante du royaume et défend son plan d’autonomie, tandis qu’Alger soutient le groupe séparatiste armé Polisario et le droit à l’autodétermination qu’il refuse à la Kabylie. La frontière terrestre reste fermée depuis les années 1990, et la ligne de séparation au Sahara est de plus en plus militarisée, avec des risques accrus de dérapage involontaire.

Inquiétudes en Europe, notamment en Espagne

Les diplomaties européennes, et particulièrement l’Espagne, observent cette escalade avec inquiétude, car un conflit ouvert entre les deux pays déstabiliserait directement le nord-ouest africain et la Méditerranée occidentale. À Madrid, l’amélioration des capacités marocaines nourrit des craintes autour de Sebta et Melilla, les deux enclaves occupées que le Maroc évite désormais de revendiquer bruyamment. Ces inquiétudes pèsent sur les débats politiques internes en Espagne, sur fond de pressions migratoires et de rivalités économiques avec Rabat.

Diplomatie américaine et perspectives de désescalade

N’oublions pas le rôle des États-Unis, qui ont reconnu la souveraineté du Maroc sur son Sahara dit occidental sous Donald Trump, en échange de la normalisation avec Israël. Washington, tout en soutenant Rabat, chercherait à encourager une forme d’apaisement ou d’accord, évoqué à plusieurs reprises mais jamais concrétisé.

En bref… le paradoxe

Alors que les discours officiels insistent sur la paix et la stabilité, les actes – budgets, achats d’armes, alliances – traduisent une préparation au pire et font craindre une dérive vers un affrontement que personne ne dit vouloir.