mercredi, février 25, 2026
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Mine de Ghara Jbilet : l’Algérie rompt l’accord avec le Maroc

Ghara Jbilet : l’Algérie lance seule l’exploitation d’un gisement de fer stratégique, en rupture avec un accord historique signé avec le Maroc.

Dans le silence feutré des grandes décisions stratégiques, l’Algérie a récemment enclenché l’exploitation industrielle de la mine de fer de Ghara Jbilet, située dans la région historiquement marocaine de Tindouf. Une annonce présentée comme un tournant économique majeur pour Alger, mais qui ravive, en filigrane, un vieux contentieux diplomatique avec le Royaume du Maroc. Car derrière ce projet minier d’envergure se cache un engagement bilatéral ancien, aujourd’hui ignoré, et une promesse de coopération régionale restée lettre morte.

⛏️ Ghara Jbilet, un gisement stratégique

C’est sous l’impulsion du ministre algérien de l’Énergie et des Mines, Mohamed Arkab, que le coup d’envoi officiel de l’exploitation de la mine de Ghara Jbilet a été donné. Le projet débute par une phase pilote concentrée sur la partie occidentale du gisement, une zone couvrant environ 5.000 hectares, soit près d’un tiers de la superficie totale estimée à 15.000 hectares. Selon les chiffres communiqués par les autorités algériennes, les réserves exploitables dans cette première zone atteindraient un milliard de tonnes de minerai de fer, faisant de Ghara Jbilet l’un des plus vastes gisements du continent africain.

Présenté comme un « projet structurant », le chantier s’inscrit dans une vision à long terme étalée entre 2022 et 2040. La première séquence, qui était prévue jusqu’en 2025, devait permettre l’extraction et le transport terrestre de deux à trois millions de tonnes de minerai par an, dans l’attente de l’achèvement de la ligne ferroviaire reliant Béchar au site minier. Pour Alger, il s’agit d’un levier économique stratégique, appelé à générer des revenus considérables et à stimuler le développement local et national.

⚖️ Un engagement maroco-algérien relégué aux archives

Mais cette initiative, conduite de manière unilatérale, rompt avec un engagement solennel pris au début des années 1970 entre le Maroc et l’Algérie. Le 15 juin 1972, les deux pays signaient une déclaration conjointe sur la démarcation de leurs frontières, assortie d’un accord spécifique portant sur l’exploitation CONJOINTE de la mine de Ghara Jbilet. Ce texte, ratifié par Alger en 1973 et par Rabat en 1992, portait les sceaux du roi Hassan II et du président algérien Houari Boumédiène.

Le document allait bien au-delà d’un simple arrangement technique. Il consacrait une vision politique forte, affirmant que la frontière ne devait pas être « une barrière entre deux peuples frères », mais un espace de convergence des intérêts économiques et humains. L’exploitation partagée de Ghara Jbilet devait incarner cette philosophie, en consolidant une coopération durable et mutuellement bénéfique.

🤝 Une coopération promise, jamais concrétisée (une trahison pour dire les termes)

À l’époque, Hassan II accordait une importance particulière à ce dossier. L’ancien ministre marocain des Affaires étrangères, Abdelhadi Boutaleb, a relaté dans une interview publiée en 2001 que le souverain l’avait personnellement chargé de suivre ce dossier avec son homologue algérien, Abdelaziz Bouteflika. L’objectif était clair : accélérer la mise en œuvre de l’accord afin qu’il produise rapidement ses effets.

Mais les tentatives de dialogue se sont heurtées à des blocages persistants. Boutaleb raconte avoir multiplié les initiatives pour organiser une réunion bilatérale, sans succès. Ce n’est que lors d’un sommet de l’Organisation de l’unité africaine à Lusaka, en Zambie, qu’un échange direct a enfin eu lieu. Il révélera des divergences profondes d’interprétation.

🗣️ Deux lectures opposées d’un même accord

Pour Rabat, l’accord était limpide : le minerai devait être exporté via une infrastructure ferroviaire traversant le Maroc, en direction d’un port atlantique, avec un partage égal des revenus. Une vision conforme à l’esprit de coopération économique régionale inscrit dans le texte original.

La lecture algérienne s’est avérée radicalement différente. Abdelaziz Bouteflika a alors soutenu que la mine relevait d’abord de la souveraineté algérienne et que le partenariat ne concernerait que l’éventuel surplus destiné à l’exportation, après satisfaction des besoins internes. Une position qui, de facto, vidait l’accord de sa substance initiale.

Lorsque Boutaleb rapporta cet échange à Hassan II, le souverain se serait montré profondément affecté, percevant cette interprétation comme une remise en cause de l’esprit même du traité.

🌍 De la coopération minière aux tensions territoriales

Près d’un demi-siècle plus tard, l’exploitation unilatérale de Ghara Jbilet apparaît comme l’aboutissement d’un long processus de gel diplomatique. Pour de nombreux observateurs, cette décision s’inscrit dans un climat de relations bilatérales dégradées, où les accords historiques sont relégués au second plan, voire ne sont pas du tout respectés.

Les autorités algériennes se sont d’ailleurs appuyées sur le même traité frontalier de 1972 pour justifier, en mars 2021, l’expulsion d’agriculteurs marocains de la région d’El Arja, aux abords de Figuig. Un épisode supplémentaire qui illustre la complexité, et parfois la contradiction, dans l’interprétation des textes fondateurs entre les deux pays.

🔎 Ghara Jbilet, symbole d’un rendez-vous manqué

Au-delà de son potentiel économique colossal, la mine de Ghara Jbilet est devenue un symbole géopolitique. Celui d’une coopération maghrébine avortée, remplacée par des initiatives solitaires et des lectures divergentes de l’histoire commune. Alors que le gisement aurait pu constituer un pilier d’intégration régionale, il cristallise aujourd’hui les fractures persistantes entre Rabat et Alger, rappelant que, dans cette région du monde, les ressources naturelles sont indissociables des équilibres politiques.