France: Le corps momifié d’un Marocain retrouvé 5 ans après sa mort

Jeudi 30 janvier, un huissier a découvert le corps d’un habitant de Valdegour, à Nîmes, décédé depuis 5 ans.




Il n’aura pas laissé grand-chose derrière lui, si ce n’est quelques loyers impayés et des voisins « frustrés », comme Myriam, qui habite un étage en dessous.

Frustrés de ne pas l’avoir connu, de ne pas avoir su et frustrés de l’isolement dans lequel se confinent les quelques habitants restants de la tour Jean-Perrin, où vivait Mokrane H., le prénom trouvé sur la boîte aux lettres, débordant de courriers non ouverts.

Sur la porte, un avis de passage daté de 2017 est encore accroché, la personne qui l’a posé ne savait pas que derrière, gisait un corps dont le décès remontait visiblement déjà à une paire d’années.

« Drame humain de la solitude »

Dans cette tour haute de treize étages, le peu d’appartements encore occupés se devine de l’extérieur, lorsqu’on fait face à l’immense façade délabrée. Du linge en train de sécher sur un balcon, une fenêtre ouverte, une lumière allumée…

Il resterait huit familles sur la totalité de l’immeuble. À l’intérieur, le silence règne. À tous les étages, les quelques portes encore habitées ont pour voisins des panneaux noirs, qui condamnent l’accès aux appartements déjà évacués, de cette tour dédiée à disparaître.

Forcément, peu de voisins restent pour honorer Mokrane. De lui, on ne sait rien. Reste le vague portrait, d’un monsieur né en 1948 selon les dires, originaire d’Azrou au Maroc.




« Il était très blanc de peau, presque pâle, et portait un chapeau avec de la fourrure dessus, et il se déplaçait avec une canne », décrit seulement Myriam, qui se rappelle qu’une voisine aurait alerté il y a quelques années, à cause de l’odeur.

« On se disait que c’était les poubelles. Mais à un moment, on n’en pouvait plus, on est allés frapper à sa porte. Il ne répondait pas mais comme apparemment il payait toujours son loyer, on s’est dit qu’il était au bled. »

Mounir Benslima, médecin légiste : « Le corps très bien conservé »

Avez-vous fait l’autopsie ?

Oui, elle a été effectuée ce matin (lundi, NDLR). Nous n’avons rien relevé de particulier. Le décès remonte à environ cinq ans selon les enquêteurs. Nous avons abouti à la conclusion d’une mort naturelle, en l’absence de coups de feu ou de coups de couteau.

Dans quel état se trouvait le corps ?

La peau était cirée, presque comme du cuir, le corps était très bien conservé, il y avait même encore de la barbe et le visage est relativement reconnaissable.

Le terme « momifié » a été utilisé qu’est-ce que ça signifie ?

Il se pourrait que le décès ait eu lieu en hiver. Il devait faire froid ou ne pas y avoir de chauffage, c’est ce paramètre qui a dû permettre au corps d’être bien conservé.




C’est un cas particulier pour vous ?

En 30 ans de métier, c’est la première fois que je vois ça. Nous avons déjà eu des décès qui remontaient à quelque temps, mais jamais dans un délai si long.

Passé avant par des foyers, avant d’être relogé par Habitat du Gard en 2006, son parcours est très discret. À Valdegour, la consternation se lit sur les visages, à l’évocation de ce drame de la solitude. Car dans le quartier aussi, très peu le connaissaient. Pas même l’association du Journal de Valdegour, qui œuvre contre l’isolement des aînés, en proposant des activités.

« S’il est arrivé en 2006, c’est sûrement pour cela que personne ne le connaissait. La plupart des habitants sont arrivés il y a plus de vingt ans. S’il n’a pas réussi à faire un regroupement familial, il était forcément très seul « , déplore Sonia Benkirat, directrice du journal de quartier.

Pourtant, selon nos informations, Mokrane aurait trois enfants. Reste la question d’un délai si long avant la découverte du corps.

« Ce qui est étonnant, ajoute Sonia, c’est que dans les quartiers il y a une réelle solidarité. En cinq ans, ce n’est pas possible que personne n’ait déclaré. Et puis il y a forcément des concierges dans les immeubles. »

Du côté d’Habitat du Gard, si l’on s’abstient de réagir officiellement, on déplore un « drame humain de la solitude « . Quelques mots qui résument bien les dernières années de Mokrane H.




Sa disparition au même titre que sa vie dans l’immeuble sont passées inaperçues. Son loyer prélevé automatiquement était payé jusqu’à ces derniers mois et l’absence de versement a conduit à la triste découverte par l’huissier.

« Pour les personnes âgées, il n’y a rien »

« L’isolement des personnes âgées, c’est un réel problème. » Sonia Benkirat, directrice du Journal de Valdegour, déplore l’abandon des retraités. Très peu d’associations œuvreraient pour leur activité quotidienne, notamment par manque de subventions.

« Pour les jeunes, entre 18 et 25 ans, il y a de quoi. Pour les personnes âgées, il n’y a rien. Avant il y avait le terrain de pétanque, des espaces dédiés… » La plupart du temps, les « chibanis » (désigne les immigrés maghrébins « anciens », NDLR) ont travaillé toute leur vie en France et n’ont pas forcément réussi à faire un regroupement familial, se retrouvent seuls et ne maîtrisent pas toujours la langue, ni ne savent lire.

« Ils ont passé leur vie ici, coupés du bled, quand ils arrivent à la retraite, ils sont forcés de rester sur le territoire s’ils veulent toucher non seulement leur retraite, mais aussi l’ASPA (aide de solidarité aux personnes âgées, une prestation mensuelle accordée aux personnes à la retraite vivant de faibles ressources, NDLR). »