Pierre Rabhi: «La société ne changera pas parce qu’on mange bio»




«Le changement, c’est l’affaire de chacun d’entre nous… La société ne changera pas parce qu’on mange bio». A 80 ans, Pierre Rabhi, un des pionniers de l’agroécologie, ne mollit pas dans ses appels à «l’insurrection des consciences».

En ce week-end caniculaire, c’est à Casablanca, la capitale économique du Maroc, puis dans les environs de Rabat, la capitale administrative, que le paysan globe-trotteur, voix douce, regard perçant, est venu «porter son témoignage».

«Il y a une espèce d’inconscience, nous sommes dans une modernité aveugle, dans le sens où l’on ne voit plus que le gain financier», souligne dans un entretien avec l’AFP le grand défenseur de «la sobriété heureuse», titre de son livre-plaidoyer sur la «joie de vivre dans la simplicité», vendu à 460.000 exemplaires depuis sa parution en 2010, selon son éditeur Actes Sud.

Après des années d’engagement, ce pionnier du néo-ruralisme il s’était installé en 1961 dans une ferme du sud de la France se félicite de la démultiplication des initiatives de la société civile face à ce qu’il appelle, dans l’un de ses néologismes hardis, «l’âge du pétrolithique et de la technoscience».

«Aujourd’hui il y a une décrépitude du système qui a prévalu jusqu’à maintenant, le chômage est un des indicateurs du fait que le système ne fonctionne plus», affirme-t-il. «Il y a un quiproquo planétaire…. d’un côté, l’Occident est en train de voir cette déliquescence qui est réelle, mais les autres continuent à rêver du modèle occidental, c’est un quiproquo tragique mondial».




«Changement positif»

Selon ce grand admirateur de Socrate, «chaque être humain doit tenter de se connaître de façon à se changer positivement». Et «le changement positif d’un nombre important de gens vers les valeurs humaines les plus belles, comme la charité, la bienveillance, le respect de la vie, peut changer la société».

Est-il satisfait de ses accomplissements? «Je ne suis pas insatisfait, c’est à ma mesure, c’est pour cela qu’on a créé le mouvement des Colibris: faire ce que l’on peut mais le faire… continuer à se lamenter ne sert pas à grand-chose», confie-t-il.

Le mouvement citoyen des Colibris, que l’agriculteur-philosophe a cofondé avec Cyril Dion –l’auteur du documentaire militant «Demain», appelle aux actions locales, comme les jardins partagés, les fermes pédagogiques ou encore les circuits d’approvisionnements courts.

Au Maroc, pays focalisé sur le développement de ses revenus agricoles, trois fermes et un centre de formation s’efforcent de distiller les principes de l’agroécologie, sans phosphate ni pesticide, que Pierre Rabhi a entre autres portés au Burkina Faso.

«La prise de conscience n’est pas comme une prise d’électricité, c’est une élévation qui demande du temps», constate cet autodidacte qui aime ponctuer ses déclarations d’aphorismes pleins de bon sens terrien.

Ici ou ailleurs, la partie n’est pas gagnée. Aux Etats-Unis, au moment de l’élection du président Donald Trump, « des millions de consciences sont allées très concrètement mettre un bulletin dans les urnes en disant c’est celui-là que nous choisissons», remarque Rabhi.

Mais «ce choix est erroné parce qu’une humanité évoluée avec une conscience plus élevée, n’aurait certainement pas élu cet homme-là», estime-t-il. Car, selon lui, «quelqu’un qui est à un niveau de conscience aussi bas ne peut pas entrainer l’humanité vers ce qu’elle a de meilleur».




«Pouvoirs financiers»

La récente démission de Nicolas Hulot, ex-ministre français de l’Ecologie du gouvernement d’Emmanuel Macron, montre aussi, selon lui, que la politique «reste subordonnée aux lobbys et aux pouvoirs financiers».

Alors, optimiste ou pessimiste? Malicieux, le paysan-philosophe esquive en citant l’écrivain français Georges Bernanos: «l’optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste un imbécile malheureux». Lui-même préfère se définir comme un «humaniste». «Mon boulot, c’est de porter un message humain et écologiste», assure ce détracteur farouche du consumérisme et du productivisme.

«A titre personnel, je gagne bien ma vie, je ne le nie pas… mais je ne suis pas millionnaire», dit-il en réponse à une récente polémique sur ses revenus qui lui a visiblement laissé un goût amer. «Ma maison serait le désespoir d’un cambrioleur, sans aucune de ces choses superflues que dégage l’économie mondiale», souligne-t-il ensuite lors d’une conférence publique. «L’excédent génère la consommation d’anxiolytiques et la distraction, pas le bonheur».




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