PME, maillon faible de la croissance

Entretien avec Xavier Reille, nouveau directeur de la SFI pour le Maroc et le Maghreb. Le Maroc dispose d’atouts pour le développement des green bonds.

«Vous avez la loi, la première transaction et les actifs. Il faut continuer à les développer» (Ph. Bziouat)

Quel regard portez-vous sur la situation économique marocaine?

Je suis optimiste, j’aime bien parler des atouts. J’ai sillonné le monde arabe. Je pense que le Maroc a énormément d’atouts à faire valoir comme sa stabilité politique ou ses équilibres macroéconomiques. C’est un des rares pays de la région où tous les voyants macroéconomiques sont au vert. C’est quand même quelque chose d’extraordinaire, les métiers mondiaux du Maroc l’ont mis sur la carte des investisseurs internationaux. Tous les grands groupes connaissent ce que vous avez fait dans l’automobile et l’aéronautique. Cela génère une bonne image et donne envie à certains groupes mondiaux de venir s’installer au Maroc. J’ai été positivement surpris du dynamisme et de l’attractivité de l’économie marocaine en termes de sa capacité à attirer des investisseurs internationaux.

 Et les problèmes…?

– Il y en a beaucoup. Le premier concerne les PME. Je viens de  Turquie où l’économie est florissante autour de ce tissu d’entreprises. Ici, on ne les voit pas, elles ne se développent pas et ne contribuent pas à l’emploi ni au PNB de manière significative. Il faut absolument libérer l’énergie et l’investissement des PME. Dans nos enquêtes sur les entreprises, l’accès au financement ne vient pas en premier, mais au quatrième rang, alors que dans les autres pays, il est en tête. C’est étonnant. Les autres freins au développement du secteur privé sont relatifs à la corruption, à l’économie informelle, au manque de concurrence et de transparence, Mais le problème numéro 1 est la main-d’œuvre qui n’est pas assez qualifiée, dont à peine 19% ont un niveau d’enseignement supérieur. C’est un chiffre très faible. 80% des effectifs n’ont que le primaire. On ne peut pas construire une économie qui va créer des emplois et être compétitive dans les circuits internationaux avec seulement 19% de sa main-d’œuvre ayant suivi un enseignement supérieur. L’autre gros problème auquel est confronté le Maroc est  l’eau.

Vous faites aussi du conseil pour le secteur privé. Que lui dites-vous?

– Nous avons toute une activité de conseil autour des PME, relative à l’amélioration de la gouvernance de l’entreprise familiale et des problèmes de succession. Nous avons formé 259 cadres avec l’Institut marocain des administrateurs. Nous apportons un appui aux banques pour les aider à financer les TPE. Le soutien au gouvernement ou aux établissements publics vise notamment à structurer les PPP. Le conseil touche également le marché des capitaux et nous lançons une activité autour de l’employabilité des femmes. En avril prochain, nous organisons une conférence sur le droit des femmes dans le travail. Cette manifestation se fera sur la base d’un rapport régional dont les résultats seront donnés à cette occasion.

Comment inciter le secteur privé tel que les banques à développer des produits financiers? Et lesquels?

– Les banques au Maroc le font déjà très bien si l’on compare aux autres pays de la région que je connais bien. Les banques marocaines sont plus avancées. Dans d’autres pays, elles s’arrêtent au niveau des PME. Ici, elles ont commencé à conquérir le marché de la TPE. Il faut avoir des solutions viables qui incluent des services financiers et non-financiers. L’idée est de faire aussi de l’assistance technique, de l’accompagnement,… Surtout tout ce qui relève du marché des capitaux comme nous l’avions fait avec la BMCE, pour réaliser la première émission de capital à l’international en 1988. Le premier green bond a été fait avec la BCP. On pense à d’autres opérations sur le marché des capitaux. Sur ce marché, nous allons continuer à être plus actif.

Quelle est la prochaine opération?

– Nous pouvons faire plus de green bonds. Nous voulons faire la première opération et voir le marché continuer. La BMCE a fait un green bond, la BCP également, mais il n’y en a plus d’autres. Ce green bond a été acheté uniquement par la SFI et Proparco. Mais on n’a pas réussi à mobiliser d’autres investisseurs privés. L’idée est de les attirer dans le marché des capitaux.

Les obligations vertes ne semblent pas très bien marcher au Maroc. Qu’en dites-vous?

– Non, cela va très bien marcher car le Maroc a tout les ingrédients pour développer les obligations vertes. D’abord, parce que vous avez beaucoup d’actifs verts. Comparés à d’autres pays, vous avez beaucoup investi dans les énergies renouvelables. Vous avez quand même une base d’actifs verts qui est très grande. Ensuite, des investisseurs nationaux et internationaux sont intéressés pour investir dans tous les actifs verts. Quand vous faites un green bond, vous pouvez attirer un spectre d’investisseurs plus grand. Car, ces actifs green ne sont pas encore très développés. Je pense que c’est un avantage comparatif du Maroc. Vous avez la loi, la première transaction et les actifs. Je pense qu’il faut continuer à les développer. Nous allons aider dans ce sens.

Quelle est la prochaine banque avec laquelle vous allez faire ça?

– On y travaille. Je ne peux pas vous en dire plus.

Vous étiez dans le tour de table de la BCP. Pourquoi vous vous êtes désengagé?

– C’est le mode d’investissement de la SFI. Elle n’est pas censée rester plus de 5 à 10 ans dans un tour de table. Le succès est d’en sortir en ayant apporté de la valeur.  Cela montre qu’on peut faire des investissements viables pour que d’autres investisseurs viennent. Nous avons amené des investisseurs stratégiques sud-africains afin de leur permettre d’avoir une plateforme sur toute l’Afrique. Donc, la sortie de la SFI est un plus. Si on restait scotché sur les investissements réalisés, on n’aurait plus de capital pour investir.

Quelles sont les prochaines entrées dans les entreprises?

– Nous regardons le secteur de l’éducation, les PME et l’intégration dans les grands groupes de chaînes de valeur comme l’aéronautique. Nous scrutons aussi le secteur bancaire. Nous voulons nous positionner comme étant innovant tout en apportant une expertise globale ayant de l’impact sur l’économie.

Que préparez-vous pour la microfinance?

– Un investissement, avec une association marocaine, sera bientôt annoncé. L’idée est de l’accompagner dans sa stratégie digitale. Aujourd’hui, la microfinance doit passer à une nouvelle étape. Son problème n’est pas le coût du risque, assez faible du reste, mais plutôt le coût de transaction, jugé très élevé, soit près de 10% du prêt. Le moyen de le diminuer est d’informatiser et de digitaliser le circuit.

 

Stratégie industrielle

Xavier Reille est catégorique: «La stratégie industrielle positionne le Maroc sur la carte des investisseurs internationaux et des entreprises mondiales. C’est quand même un exploit d’avoir attiré Boeing, Renault, Peugeot et les entreprises chinoises dans le Royaume». Pour lui, cet atout aura un «effet progressif et de boule de neige». Le cadre macroéconomique, la position stratégique du Maroc entre l’Afrique et l’Europe, les accords de coopération commerciale signés,… autant d’éléments qui font aujourd’hui le «business case» des grands groupes internationaux. Si cette politique industrielle a démontré qu’elle marchait dans quelques secteurs, «elle ne créé toutefois pas assez d’emplois. Maintenant, la prochaine étape est d’accélérer l’intégration locale. Le gap entre les PME marocaines et les besoins de ces grands groupes est tel que l’intégration se fait difficilement», dit-il. L’aéronautique a des standards très stricts. «C’est difficile d’arriver à intégrer ces chaînes de valeur pour une PME qui n’a pas les compétences, les normes et les techniques nécessaires. C’est le défi à relever», dit-il.